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Voyages
Sang
show à Londres
Haut lieu des méfaits de Jack l'Eventreur, l'East End
continue à cultiver une réputation sulfureuse. Un circuit morbide pour amateurs
de frissons.
Par Christophe
BOLTANSKI
vendredi 24 janvier 2003
Londres de notre correspondant Juste à la sortie du «Tube», par hasard, une pancarte de l'Evening
Standard annonce : «Eventreur : un homme accusé.» Cette fois, Jack n'y est
pour rien. Scotland Yard recherche un tueur en série, bien vivant, qui cache ses
victimes dépecées dans des sacs-poubelle. Dans l'Est londonien, même débarrassé
du smog et de ses becs de gaz, le morbide sous toutes ses formes continue
de faire fureur. La visite, malgré un froid polaire et l'heure tardive, draine
pas moins d'une centaine de personnes. Dans le tourisme policier, la concurrence
est rude. Un guide aux allures de cocher, coiffé d'un haut-de-forme, a pris la
tête, dix minutes plus tôt, d'un groupe tout aussi nombreux. Un «escroc»,
affirme son rival qui, à son tour, s'engouffre dans un dédale de passages
dérobés et de culs-de-sac. «Eventrologie». Cela fait douze ans que Steve, acteur à ses heures,
revient sur les lieux du crime. Les cinq prostituées assassinées et mutilées
entre août et novembre 1888 forment, à travers le quartier de Whitechapel,
autant de stations d'un long chemin de croix. Un pèlerinage qui «attire de
plus en plus de monde», selon notre pilote. Chaque nouvelle thèse, plus
loufoque que la précédente, lui amène davantage de clients en mal d'épouvante.
«L'éventrologie» possède ses experts, ses magazines spécialisés, ses sites
Internet. La fièvre n'a fait que monter avec la sortie, cet hiver, d'un livre de
Patricia Cornwell au titre définitif : Portrait d'un tueur : Jack
l'Eventreur, affaire classée. L'auteure de best-sellers macabres a dépensé
six millions de dollars pour prouver la culpabilité d'un peintre anglais, Walter
Sickert. Elle a acheté des toiles du maître, tenté d'établir son ADN... Steve qui, en douze ans, en a vu d'autres, se déclare sceptique. Le taudis
qui abritait le cadavre de l'une des dernières victimes, Mary Kelly, a été
remplacé par un parking à étages. Des banques et maisons de courtage, de verre
et de marbre, trônent à la place d'anciens coupe-gorge. Le vieux marché de
Spitalfields, autrefois vaste halle aux fruits et légumes, vend des produits
organiques et doit partager sa voûte d'acier avec des bureaux. Whitechapel,
longtemps adossé à la City comme un mendiant aux portes d'une cathédrale,
commence à être gagné par sa voisine. Nouveau «Frankenstein». Malgré un embourgeoisement rapide, le quartier
sent toujours le soufre. Une odeur qu'il entretient à dessein. Whitechapel
cultive ses monstres avec le même soin que le Strand entretient ses théâtres.
Dans l'ancienne brasserie Truman, Gunther von Hagens, un médecin allemand aux
ambitions artistiques, a défié, avant Noël, un interdit vieux de trois siècles
et, coiffé de son éternel chapeau mou, disséqué sous les applaudissements d'un
public choisi le corps d'un homme mort d'alcoolisme. Proclamé «nouveau
Frankenstein» par la presse tabloïd du royaume, il expose depuis des mois ses
dépouilles écorchées et plastifiées dans un décor de briques. Un musée des
horreurs qui renoue avec une vieille tradition locale. Au début du siècle,
Elephant Man était exhibé, telle une bête fauve, à deux pas de là. Chapeauté
d'un énorme couvre-chef, son squelette repose dans une châsse vitrée au Royal
London Hospital, sur Whitechapel Road, dans le même établissement qui autopsiait
les victimes de Jack l'Eventreur. Un hôpital à peine transformé depuis la fin
XIXe avec ses chambrées aux rideaux déchirés. «C'est comme la relique d'un
saint», raconte Iain Sinclair, auteur de romans urbains et passionné de
l'East End, l'Est londonien. La salle qui rassemble également une
collection de foetus difformes, conservés dans des bocaux n'est ouverte
qu'aux étudiants en médecine. «Whitechapel, c'était la face cachée de la
ville, sa part d'ombre et de mystère. En traversant une simple rue, vous
descendiez aux enfers. Tout ça est en train de disparaître», regrette
l'écrivain. Fenêtres à guillotine. Le faubourg, avec ses prostituées et ses music-halls
s'éveillait quand la City s'endormait. Il accueillait tout ce dont Londres ne
voulait pas : forges, tanneries, laissés-pour-compte, usines fumantes,
étrangers. Tous les immigrants se sont d'abord installés de ce côté de la
barrière. D'abord les huguenots, persécutés par les dragonnades, puis les
Irlandais, fuyant la famine, les juifs russes et polonais, victimes des pogroms,
et enfin les Bengalais, chassés par la guerre et la misère. Les rues portent
encore des noms français traduits depuis peu en caractères sanskrits. Sur Brick
Lane, une étoile de David orne une école musulmane, autrefois chrétienne. Au 19,
Princelet Street, à mi-hauteur, se détache une bobine métallique, emblème des
tisserands huguenots. L'édifice aux fenêtres à guillotine cache une synagogue
désaffectée. Enchevêtrement des époques, des langues, des cultures. L'expression
melting pot aurait été forgée ici même, par l'écrivain Israel Zangwill.
Un alliage toujours fragile. Des entrepôts qui regorgent de designers et
de couturiers très hot fashion côtoient des mosquées, des
boucheries halal et des restaurants indiens. La rue tortueuse de Brick Lane,
rebaptisée «Benglatown», devient «Silicon Alley» presque sans prévenir, à cause
de ses rangées de start-ups. A quelques mètres de distance, on peut assister à
un défilé de mode ou regarder une comédie musicale tout droit sortie des studios
de Grandes figures du quartier, les artistes Gilbert & George, ont joué les
éclaireurs dans les années 60. On ne compte plus depuis ceux qui ont planté leur
loft dans ces vieilles maisons huguenotes. Près de la station Aldgate East,
l'art contemporain britannique possède son temple le plus célèbre après la Tate
Modern : la Whitechapel Gallery. Un château miniature, entre art nouveau et
néogothique, fondé par un vicaire il y a plus d'un siècle, et destiné à apporter
la culture et la bonne parole aux masses délaissées. La galerie présente
actuellement une rétrospective de l'architecte allemand, Mies van der Rohe, un
père du Bauhaus. Mausolées de malfrats. Avec un passé aussi chargé, Whitechapel tend à devenir
un lieu encombré de fantômes. La synagogue de Princelet Street a longtemps été
hantée. Son bedeau, David Rodinsky, disparu à la fin des années 60 sans que
personne ne le remarque, et sa chambre inviolée durant dix ans, ont nourri
nombre de légendes (1). L'immeuble au «golem» abrite un musée de l'Immigration
qui, étrangement, ne se visite que dix jours par an. Au coin de la rue, une
maison figée à l'époque de Dickens sert de plateau de tournage à des dizaines de
films historiques. Même Reggie et Ronnie Krays, qui, dans les années 50 et 60,
régnaient sur le East End à coups de 22 long rifle, ont droit à leurs mausolées
et à un «suivez le guide». Baignées dans une lumière rouge, les photos des deux
malfrats et de certains de leurs rivaux ornent les murs du Blind Begger pub, sur
Whitechapel Road. «Ici, Reg ne consommait pas, précise, sans rire, le
barman au crâne rasé, David Dobson. Il venait juste tuer des gens.». (1) La Chambre de Rodinsky par Iain Sinclair et Rachel Lichtenstein. Paris
2002.
ebout sur un muret, devant la
station de Tower Hill, Steve lève des bras menaçants et, comme tous les soirs,
invite la foule à le suivre sur les traces du «plus grand et du plus
mystérieux criminel de tous les temps. Ha ! Ha !». Effets de manche, voix
draculienne ponctuée par un ricanement de grand guignol. Un frisson de plaisir
parcourt un public acquis. La chasse nocturne à Jack the Ripper commence à
l'ombre des remparts et des coupoles byzantines de la tour de Londres.
La semaine prochaine : Dunkerque fait son carnaval.