http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1197-raciste-moi-non-mais-tais-toi-le-negre.html



«Raciste, moi ? Non... mais tais-toi, le nègre»

On connaissait l’excellent ami juif (ou arabe, éventuellement noir) de Jean-Marie Le Pen - so seventies. On connaît aussi les têtes d’affiches maghrébines ou homosexuelles, d’ailleurs éphémères, de sa fille Marine - so fashion. Cependant, la dénégation du racisme prend parfois désormais des formes plus subtiles et complexes à identifier que le simple «Je ne suis pas raciste : la preuve, j’ai un excellent ami juif slash arabe slash noir» (rayer la mention inutile). Le racisme lui-même prend parfois désormais des formes plus insidieuses (pourrait-on à nouveau parler ici de « lepénisation des esprits » ?) que la seule et démodée dénonciation explicite de l’infériorité — alléguée — de telle ou telle race ou ethnie ou « minorité visible ». Sans doute faudrait-il d’ailleurs parler plus précisément aujourd’hui de dénégation des comportements racistes car parler « du » racisme est finalement assez vague : ce n’est pas seulement « le » racisme qui laisse telle ou telle personne appartenant à telle ou telle minorité à la porte d’une boîte de nuit ou d’une entreprise, qui isole des populations entières en des ghettos périurbains dépourvus de services publics et mal desservis par les transports en commun ; c’est bien d’abord un acte raciste. La différence est importante car discourir du racisme en général a pour effet pervers de tendre à discourir sans cesse davantage du concept de racisme, d’un racisme éloigné, de plus en plus abstrait, dans lequel nous serions de moins en moins impliqué/e/s, nous éloignant ainsi de la perception, de la compréhension et de la prévention des faits racistes (qui adviennent pourtant de façon continue autour de nous et nous frappent).

 

par David Auerbach Chiffrin - Samedi 22 octobre 2011

David Auerbach Chiffrin a 36 ans. Citoyen français, il est fondateur de Tjenbé Rèd (association de lutte contre les racismes, les homophobies & le sida outre-mer et dans l’Hexagone).  

On connaissait l’excellent ami juif (ou arabe, éventuellement noir) de Jean-Marie Le Pen - so seventies. On connaît aussi les têtes d’affiches maghrébines ou homosexuelles, d’ailleurs éphémères, de sa fille Marine - so fashion. Cependant, la dénégation du racisme prend parfois désormais des formes plus subtiles et complexes à identifier que le simple «Je ne suis pas raciste : la preuve, j’ai un excellent ami juif slash arabe slash noir» (rayer la mention inutile). Le racisme lui-même prend parfois désormais des formes plus insidieuses (pourrait-on à nouveau parler ici de « lepénisation des esprits » ?) que la seule et démodée dénonciation explicite de l’infériorité — alléguée — de telle ou telle race ou ethnie ou « minorité visible ». Sans doute faudrait-il d’ailleurs parler plus précisément aujourd’hui de dénégation des comportements racistes car parler « du » racisme est finalement assez vague : ce n’est pas seulement « le » racisme qui laisse telle ou telle personne appartenant à telle ou telle minorité à la porte d’une boîte de nuit ou d’une entreprise, qui isole des populations entières en des ghettos périurbains dépourvus de services publics et mal desservis par les transports en commun ; c’est bien d’abord un acte raciste. La différence est importante car discourir du racisme en général a pour effet pervers de tendre à discourir sans cesse davantage du concept de racisme, d’un racisme éloigné, de plus en plus abstrait, dans lequel nous serions de moins en moins impliqué/e/s, nous éloignant ainsi de la perception, de la compréhension et de la prévention des faits racistes (qui adviennent pourtant de façon continue autour de nous et nous frappent).

 

D

es formes de dénégation du racisme (ou des propos ou comportements racistes) que l’on peut désormais rencontrer sont par exemple l’invocation de la liberté d’expression (Éric Zemmour ou Philippe Ménard en ont fait une profession), la production parfois simultanée de données statistiques essentiellement farfelues, mais pourtant quasi naturalisées sur le niveau de délinquance ou d’éducation de telle ou telle minorité raciale (les personnes noires ou arabes sont fainéantes, comme le dit Guerlain sur France 2 le 15 octobre 2010 sous les rires de la présentatrice et sans qu’une seule personnalité politique française s’en émeuve ; les personnes asiatiques sont travailleuses...), l’affirmation d’un renouveau séparatiste (« Je n’ai rien contre eux mais qu’ils restent chez eux ») ou enfin la vertu outragée : « Raciste, moi ?! Mais je lutte contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre les discriminations, mais je suis moi-même de telle ou telle minorité !» (rayer la mention inutile) — comme si lutter contre le racisme vaccinait contre le racisme, illusion relevant d’une vision christique de la figure de la personne militante. Bien au contraire, lutter contre le racisme relève d’un effort permanent, d’abord sur soi-même puisque le principe de domination est inscrit au cœur de chacune et chacun d’entre nous ; ce n’est pas l’état stationnaire auquel on parviendrait comme le bateau au port.

Prenons le cas de la section d’une formation politique qui se trouverait à Saint-Nèfles-en-Brie, riante localité qui a cette particularité de ne pas exister et dont les habitant/e/s sont par voie de conséquence, malheureusement, l’objet de discriminations dues à la nèflophobie (cette haine du néant, laquelle présente plusieurs variantes et notamment la sartrophobie, cette haine des personnes qui se trouvent entre l’être et le néant). Lors d’une réunion consacrée au renouvellement des instances dirigeantes de cette section, plusieurs personnes présentent leur candidature. Comment qualifier le fait que l’une d’entre elles, qui se trouve être de couleur et présenter une profession de foi visant à proposer une réflexion et un travail sur « les minorités ethniques et la nèflophobie », soit la seule à voir sa candidature — violemment — remise en cause au motif qu’elle ne serait pas assez « fidèle au parti » ou que la thématique qu’elle propose serait « trop spécifique » ?

 

Avant d’en venir au fond de ces critiques, évoquons leur forme. Sa violence se caractérise par une confiscation intempestive et répétée de la parole de la personne candidate, interrompue jusqu’à ce que finalement, pour ainsi dire bâillonnée, elle se taise sans plus pouvoir répondre aux critiques formulées, interrompue avec brutalité au mépris de toutes les normes démocratiques d’animation de réunion alors qu’elle est en train de se prêter à l’un des exercices les plus fondamentaux de la vie démocratique : la profession de foi. Comme par hasard, seule sa profession de foi est jugée « trop longue » (alors qu’elle a finalement duré moins longtemps que les autres puisqu’elle s’est vue interrompue). Comme par hasard, seule cette personne se voit ainsi interrompue — par deux personnes blanches —avec une discourtoisie et même une grossièreté flagrantes, alors même qu’au cas où elle aurait effectivement été trop diserte, les conventions usuelles en matière d’animation de réunion eussent voulu que l’on commençât par lui indiquer que son temps de parole approchait de son terme. Le but n’était donc pas de veiller au respect d’un temps de parole dont personne n’a du reste indiqué ni même observé ni même fait semblant d’observer la mesure exacte ; le but était de priver de parole une personne de couleur qui était en train d’évoquer les thématiques des personnes de couleur.

 

 

Raciste ≠ Sexiste ?

 

Peut-être y avait-il d’autres raisons (il y a toujours dans une formation politique des phénomènes carriéristes qui peuvent conduire à s’opposer à telle personne non en raison de ce qu’elle est ou dit mais par souci de complaire à telle autre). C’est parfaitement possible. Néanmoins, lorsque deux personnes blanches (agissant qui plus est de concert et de façon préméditée) confisquent violemment et vulgairement la parole d’une personne de couleur, quel que soit par ailleurs le contexte, il y a une connotation raciale que nous qualifierons de manifeste à cette situation — connotation qui n’est pas neutre et qui l’est encore moins dans le contexte historique français et européen. Il s’agit, de fait, d’un comportement raciste, de la même façon que le comportement d’un homme qui interrompt violemment et vulgairement une femme est de fait sexiste. Le comportement raciste ne fait pas la personne raciste: l’adoption plus ou moins consciente d’un comportement raciste (d’ailleurs rarement identifié comme tel tant notre société est indifférente aux comportements discriminants) ne signale pas obligatoirement la personne développant sciemment une idéologie hiérarchisant les races. Plus douteuse est déjà la motivation de la personne qui, ayant adopté un tel comportement, refuse mordicus d’en reconnaître le caractère raciste (sur le thème : « Raciste, moi ?! Mais ne sais-tu pas que...») et refuse encore plus de l’interrompre ou de s’en excuser voire d’en réparer les conséquences.

 

Venons-en au fond des critiques (leur forme n’étant pas, on l’a vu, qu’une question de forme).

 

Levons tout de suite une question qui pourrait se poser: évidemment, il est parfaitement légitime de contester une candidature (c’est une autre règle fondamentale de la démocratie). Encore faut-il le faire au moins selon certains critères objectifs, qui incluent le respect des temps de parole et leur surveillance impartiale: on peut relever une erreur voire un mensonge dans une profession de foi, on peut estimer que les arguments développés ne sont pas pertinents à condition d’expliquer en quoi, on peut même, c’est moins subtil mais cela peut s’envisager, contester le comportement passé de la personne candidate en expliquant lesquels de ses actes supposés laisseraient envisager une incompatibilité entre la candidature exprimée et le poste visé. À ce stade de l’argumentation, les personnes qui connaissent intimement le fonctionnement d’une formation politique ont probablement un sourire aux lèvres car cet exposé des conditions auxquelles on peut réfuter une candidature fait très « salon de thé » et s’observe rarement dans la réalité du fonctionnement partisan, souvent brutal, violent et méprisant pour ne pas dire délibérément humiliant. Le combat d’idées n’est souvent que le paravent de combats de personnes et cela n’est pas la moindre des critiques que l’on peut adresser à la démocratie (« Le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autre s», disait Winston Churchill qui s’y connaissait en violence comme en démocratie). Néanmoins, c’est une chose de constater que les choses se passent rarement comme elles le devraient. 

 

 

«Trop spécifique»

 

Dans le cas présent, ces quelques règles, pourtant basiques et permettant déjà l’expression de bien des désaccords, ont été systématiquement violées.

 

La première critique formulée (« Tu n’es pas assez fidèle au parti ») tient d’un propos  «d’adjudant ». Pas assez « fidèle au parti »... La formulation est digne d’un parti stalinien mais mieux formulée, la critique serait audible: il est en effet souhaitable que les membres d’une formation politique aient des vues et des comportements cohérents avec leur appartenance à cette formation. Le problème en l’occurrence est que ce truisme ne s’appuyait sur rien d’autre qu’un simple procès d’intention. Non pas que les preuves avancées à l’appui de cette accusation aient été discutables: plus simplement, aucune preuve n’était avancée. Dès lors, on en revient à l’accusation gratuite lancée sur une personne de couleur par une personne blanche, qui plus est en lui coupant — en lui volant — la parole sans être aucunement mandatée pour ce faire puisqu’elle n’assurait pas officiellement la présidence de séance. Nos compatriotes sont d’une nullité crasse en matière d’animation de réunion et les Robert’s Rules of Order sont au mieux méconnues, au pire dénigrées[1] alors qu’elles constituent ailleurs un standard, y compris dans Dallas ou Battlestar Galactica ou chez Act Up. De fait, en l’absence de tout élément de preuve, l’accusation « Tu n’es pas fidèle au parti » devient un argument d’autorité qui tire sa seule légitimité de la parole de la personne qui s’exprime (une personne blanche) à l’encontre de la personne accusée (une personne de couleur), seule à se voir ainsi accusée lors de cette réunion et même de mémoire de section de Saint-Nèfles-en-Brie (alors même qu’elle s’exprime sur la condition des personnes de couleur).

 

La seconde des critiques formulées, « Le sujet que tu proposes est trop spécifique », est plus simplement pathétique puisque le principe des candidatures formulées était bien que chaque personne candidate puisse apporter sa part d’expertise à une future équipe — et qu’est-ce que l’expertise sinon une spécificité ? C’est également un argument d’autorité qui n’est étayé par rien si ce n’est lui-même: c’est trop spécifique parce que ce n’est pas assez généraliste et ce n’est pas assez généraliste parce que c’est trop spécifique (cela s’appelle un argument circulaire). Dès lors, ce n’est pas la spécificité alléguée du sujet de travail proposé qui pose problème, mais bien le sujet en lui-même, aucune critique n’étant en la circonstance formulée à l’encontre de la personne porteuse de cette proposition — les deux critiques en effet se contredisent : « Tu n’es pas fidèle au parti », cela laisse entendre que le sujet est pertinent, mais pas la personne qui le porte ;  « Le sujet que tu proposes est trop spécifique », cela laisse entendre l’inverse. Évidemment coordonnée (la profession de foi en question était présentée par écrit depuis la veille), cette attaque à deux têtes est trop bien coordonnée: voulant trop couvrir l’ensemble des arguments possibles, elle se neutralise elle-même. Plus piquant est d’observer que cette seconde critique est — par exception — formulée par une personne de couleur elle-même, posant la question des traîtres de classe ou de race en même temps que celle de l’intégration de la dimension raciale dans un conflit entre personnes issues de minorités raciales (le débat sur l’oncletomisme n’est guère nouveau).

 

Au-delà de ce lamentable épisode de la vie de Saint-Nèfles-en-Brie, qui en a vu d’autres, que nous dit-il sur la façon dont la lutte contre les discriminations est concrètement éludée en France, où elle est pourtant solidement ancrée au niveau des principes ? Ces derniers sont simples (nous continuerons d’illustrer ici notre propos sur les discriminations en conservant l’exemple du racisme, mais notre raisonnement est le même, mutatis mutandis, pour les autres : sexisme, homophobies, transphobies, sérophobie, racisme social...) :

 

1°) Le racisme, c’est MAL ;

2°) Il faut le combattre et pour cela il y a la LOI.

 

 

C'est pas graaaave

 

Dans la vraie vie, ces deux principes sont constamment sapés au point de se voir réduits comme peau de chagrin. Le premier (« Le racisme, c’est mal ») est vidé de sa substance par une déqualification permanente des actes racistes, requalifiés en actes inélégants ou rudes puis finalement anodins mais plus du tout racistes (au pire, de simples fautes morales, pour reprendre une expression désormais fameuse). C’est le bien connu « C’est pas grave », le « Faut pas voir le mal partout » ou leur frère jumeau, le « On va pas se prendre la tête pour ça ». À moins de tomber dans le racisme bien gras qui tache (c’est-à-dire l’acte de violence physique associé à l’expression à haute et intelligible voix de théories fondées sur l’infériorité supposée de telle ou telle race, si possible en citant Hitler dans le texte ou Goebbels pour les intellectuels), la charge morale est en fait inversée: la personne dénonçant un acte raciste qui ne répond pas à ces critères de flagrance « prend la tête », est « tatillonne » voire « procédurière », bref elle « fait chier ». C’est à elle d’être plus cool, plus compréhensive, plus tolérante (véritable inversion de l’impératif d’acceptation), plus silencieuse surtout car la première chose exigée d’une communauté dominée reste qu’elle se taise et cela se reporte à l’intérieur même des communautés dominées qui appliquent la même règle à leurs propres minorités.

 

 Quant au second principe (« Il faut combattre le racisme et pour cela il y a la loi »), il se voit sapé par l’ineffectivité de la loi en question, complexe, difficile à maîtriser même par les juristes, sans parler du coût, des délais et autres lourdeurs de la justice ou même du comportement souvent dénoncé de la police qu’il faut approcher avant, outre que les populations les plus distantes de la police, de la justice et de la loi sont précisément les populations dominées qui en auraient le plus besoin (distance orchestrée dès l’école qui entérine autant ou davantage qu’elle ne prévient les discriminations). « Pour cela il y a la loi », cela veut dire « À tes côtés il n’y a pas moi » : la personne qui s’estime victime d’un acte ou propos raciste est laissée seule, on lui dira au mieux d’aller voir la police, mais on ne l’aidera pas, on ne l’assistera pas, on ne s’interposera pas. La femme est violée dans le métro sous les regards indifférents - voyeurs ? — des autres passagers. L’existence et l’invocation de la loi, aussi lointaine soit-elle, dispense d’action et même de réflexion et permet bien des aveuglements et des lâchetés. L’existence de la lettre de la loi dispense de la recherche du respect de son esporit. La loi devient une sorte de fondement religieux assez semblable au concept chrétien de paradis, dont une utilité historique est de calmer les ardeurs des populations dominées ou réduites en esclavage : peu importent les souffrances que je subis ici-bas puisque la récompense existe après la mort, peu importent les discriminations réelles que j’observe ou vis puisque leur prohibition est inscrite dans la loi, je vais bien tout va bien.

 

 

 Des inégalités impossibles à mesurer

 

Ces deux démarches basées sur le non-dit sont activement encouragées par un certain universalisme à la française qui prétend que puisque la République est là, les inégalités n’y sont pas, balayant les observations contraires que l’on peut faire en se promenant en dehors du XVIème arrondissement. Cet universalisme, dit républicain (« UR »), posé sur un tel acte de foi, se fait fort d’empêcher toute démarche de mesure des inégalités raciales avec une grande logique, au fond : puisque les inégalités n’existent pas, il est bien inutile de les mesurer (on comparera utilement, dans un autre domaine, avec l’interdit qui pèse de fait sur la mesure de la radioactivité ou des diverses pollutions en France). L’UR hait viscéralement les mesures d’affirmative action étatsuniennes, il se délecte de l’exemple de Condoleezza Rice (autre traîtresse de race et de classe s’il en est) : puisqu’une femme noire et lesbienne a pu réussir, c’est que les discriminations n’existent pas et qu’il est inutile de les combattre ! — oubliant au passage que ladite Condoleezza Rice a pu bénéficier de telles mesures. L’UR prend ainsi, également, en exemple les cas de réussite sociale de personnes issues des minorités raciales en France pour prétendre qu’il n’existerait pas de discrimination à leur encontre (sous-entendu : si elles ne progressent pas, c’est qu’elles sont fainéantes, ce n’est pas la faute du système). Un argument raciste peut ainsi être sereinement recyclé dans un discours s’affirmant antiraciste, sorte de bouture étrange et obscène. Les tenant/e/s de l’UR encore, plus récemment, s’évertuent à expliquer que non, Dominique Strauss-Kahn n’a violé personne le 14 mai dans la suite 2806 et surtout pas une femme, surtout pas une femme noire, surtout pas une femme noire prolétaire. Pour l’UR, Nafissatou Diallo n’est pas une femme noire prolétaire, c’est une salope qui aime la bite (la preuve : elle avale), c’est une pute, DSK/DSQ est un latin lover.

 

 Sans remettre en cause officiellement l’impératif de lutte contre le racisme, l’UR en vient ainsi à le saper. Le raciste, c’est toujours l’autre. Toujours ailleurs ou toujours plus tard, telles sont les conditions sous lesquelles il semble parfois possible d’agir contre le racisme en France. L’antisémitisme semble faire exception à la règle, pour des raisons liées sans doute à la nécessité de se distancier au maximum du régime discrédité dit de « l’État français » durant la Seconde Guerre mondiale — discrédité non parce qu’il était raciste, mais parce qu’il a perdu : la France de Vichy aurait perduré trente ou quarante ans de plus, au prix comme l’Espagne de Franco de quelques aménagements cosmétiques, si elle avait réussi à neutraliser De Gaulle et à retourner sa veste à temps (bad timing, too bad).

 

Le juriste Béligh Nabli souligne récemment dans Le Monde, au sujet des élections sénatoriales[2], que la société française continue à baigner dans la discrimination, à prétendre s’en protéger par la loi et à trop peu donner vie à l’esprit de cette loi : « Que dire des candidats “issus de la diversité”... Le Palais du Luxembourg demeure un palais interdit, à l’exception de quelques figures symboliques. Alors que le Sénat se présente sur le plan institutionnel comme le garant de l’expression de la diversité des territoires, il est loin de refléter la réalité de la société.» Comme le conclut si bien un internaute lecteur de cet article et comme l’a estimé la section précitée de Saint-Nèfles-en-Brie : « Quant au terme de minorité visible, fichez-nous la paix ! » C’est vrai quoi, c’est déjà suffisamment fatigant de dire qu’on est contre le racisme, on ne va pas en plus l’être réellement !

 

 

Parité ≠ République désincarnée

 

Le politologue Gilles Kepel semble aller dans le même sens en publiant, ce 5 octobre, Banlieue de la République, une enquête qui démonte et démontre à quel point l’UR est désincarné, insouciant de sa réalité, à quel point les ghettos raciaux que l’on appelle banlieues et leurs populations sont abandonnés par la République.

 

Nous souhaiterions introduire une note d’espoir en évoquant une décision récente du Jury de déontologie publicitaire (JDP), une instance arbitrale de droit privé saisie, le 2 mars dernier, d’une campagne publicitaire réalisée pour le magazine L’Étudiant par l’agence Young & Rubicam [4], laquelle n’hésitait pas à comparer une personne noire et obèse — un homme en la circonstance — à des excréments ou du vomi. Si, si... Young & Rubicam, to boldly go where no man has gone before! (ou, comme l’écrivait Audiard : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît »). L’annonceur et son agence invoquaient le droit à l’humour et au second degré, la « jeunesse » de leurs « créatifs », contestaient toute intention ou tout effet discriminant (les deux hommes blancs qui représentaient Young & Rubicam ont même osé, en séance, le sublime « Ce n’est pas un homme noir et obèse, c’est un rappeur » — tout, on vous dit, magnifique exemple de ce néoracisme de la dénégation que l’on évoquait plus haut). Le JDP vient de rendre sa décision en demandant l’interdiction de l’affiche qui représentait ce personnage au motif qu’elle peut produire « un amalgame conduisant à désigner une personne noire et grosse comme constituant une difficulté sociale particulière » (formulation certes contournée). Cet amalgame, ajoute l’instance, « susceptible, à la fois, de provoquer un sentiment de discrimination ou de légitimer un tel stéréotype, sans qu’importe l’intention de l’annonceur ou de son agence, caractérise un défaut de respect » des dispositions déontologiques adoptées par l’ARPP (Autorité de régulation professionnelle de la publicité), dont dépend le JDP.

 

Il s’agit de la première décision du JDP touchant au racisme (ainsi qu’à la grossophobie) et cette décision paraît d’autant plus intéressante qu’elle distingue, ce à quoi se refuse généralement (on l’a vu) la société française, l’intention discriminante du comportement discriminant. Alors que le JDP se trouve formé d’un panel de représentant/e/s de la société civile (parmi lesquel/le/s des membres de la Cour de cassation ou du Conseil d’État, des professeur/e/s de l’enseignement supérieur, un médecin, un journaliste ou un homme politique), cette décision pourrait-elle marquer une certaine inflexion dans le rapport de la société française à ses marges ? L’idée selon laquelle le respect qu’il convient d’accorder à une personne ou à une communauté dominées devrait être mesuré à l’aune des attentes légitimes de cette personne ou de cette communauté - et non à l’aune de ce que le dominateur estime suffisant - pourra-t-elle trouver son chemin alors que les appareils politiques freinent, freinent, freinent ? La composition nouvelle du Sénat ou l’élection à sa présidence d’un homme, blanc, alors que c’était l’occasion d’introduire un peu de parité ou de diversité au sommet de l’État, ne vont pas encore en ce sens.


David Auerbach Chiffrin

Notes

31 décembre 1996 - Procédure des réunions (Imprimeur de la Reine pour l’Ontario) http://www.omafra.gov.on.ca/french/rural/facts/96-178.htm http://www.tjenbered.fr/1996/19961231-99.pdf

 

30 septembre 2009 - Le Sénat passe à gauche mais reste trop homogène (par Béligh Nabli, maître de conférences en droit public à l’université Paris-Est et à l’Institut d’études politiques de Paris, dans Le Monde) http://www.lemonde.fr/imprimer/article/2011/09/30/1580507.html http://www.tjenbered.fr/2011/20110930-99.pdf

 

3 octobre 2011 - Pourquoi «Banlieue de la République» ? (par Claude Bébéar, Nicolas Baverez, Jacques Bentz, Guy Carcassonne, Mireille Faugère, Christian Forestier, Michel Godet, Françoise Holder, Henri Lachmann, Bernard de La Rochefoucauld, Natalie Rastoin, Jean-Paul Tran Thiet, Arnaud Vaissié, Philippe Wahl et Lionel Zinsou, membres du comité directeur de l’Institut Montaigne, dans Le Monde) http://www.lemonde.fr/imprimer/article/2011/10/04/1581850.html http://www.tjenbered.fr/2011/20111005-88.pdf

 

4 octobre 2011 - «Banlieue de la République» - Dossier de presse (par Gilles Kepel, avec la collaboration de Leyla Arslan et Sarah Zouheir, pour l’Institut Montaigne) http://www.banlieue-de-la-republique.fr/ http://www.tjenbered.fr/2011/20111004-89.pdf

 

4 octobre 2011 - Publicité négrophobe et grossophobe : le JDP sanctionne L’Étudiant, Young & Rubicam et la RATP - Communiqué commun | Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» (Collectif anti-négrophobie) | Allegro Fortissimo | Collectifdom (Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais & Mahorais) | Total Respect (Tjenbé Rèd Fédération) | Omeave (Obésités mode d’emploi : apprendre à vivre ensemble) - Communiqué de presse n°TRF2011-16J http://www.tjenbered.fr/2011/20110927-10.pdf [fr] http://www.lepost.fr/article/2011/10/04/2604960_publicite-negrophobe-et-grossophobe-le-jdp-sanctionne-l-etudiant-young-rubicam-et-la-ratp.html?doFbPublish=2604960 [fr]