jeudi 1 novembre 2012

11:26

 

Des dirigeants économiques pas si mondialisés

Le mythe de la « classe globale »

Délocalisations pour les uns, rémunérations stratosphériques pour les autres : doublement profitable pour ceux qui l’énoncent, le discours sur la mondialisation justifie à la fois la concurrence qui « s’impose » aux salariés et les privilèges dont jouit une jet-set présentée comme supranationale. Une étude minutieuse montre pourtant que les bases de cette élite autoproclamée restent nationales.

par Michael Hartmann, août 2012

Au cours du dernier entretien donné avant sa mort, le sociologue libéral Ralf Dahrendorf provoqua la surprise en se démarquant de sa théorie la plus connue, celle d’une élite mondialisée — ou « classe globale », dans la terminologie anglo-saxonne — vouée à dominer la planète au mépris des frontières et des appartenances nationales. A la question de savoir si cette élite avait survécu à la crise financière de 2008, Dahrendorf répondit : « Elle se disperse beaucoup en ce moment (1). » Considérait-il cette dispersion comme une mise en échec de sa théorie ou comme un simple accident de parcours ? La suite de l’entretien ne le précise pas.

Pour nombre de chercheurs en sciences sociales, d’essayistes et de militants, l’existence de cette « classe globale » — tantôt louée, tantôt dénoncée — s’impose comme une évidence (2). Dès 1996, Jacques Attali rêvait d’une « révolution culturelle » susceptible de favoriser l’émergence d’une « surclasse européenne ». « L’acceptation du neuf comme une bonne nouvelle, de la précarité comme une valeur, de l’instabilité comme une urgence et du métissage comme une richesse » permettrait ainsi l’essor de « tribus de nomades sans cesse adaptables, libérant mille énergies et porteuses de solidarités originales » (3).

En 2008, David Rothkopf, directeur de la revue Foreign Policy, estimait le vœu d’Attali exaucé. Non pas à l’échelle européenne, mais planétaire : une « super-classe » supranationale, composée d’environ six mille individus, avait alors, selon lui, assis sa domination sur le monde. Ses lieux de prédilection ? Les grandes capitales, les grands hôtels et les grands rendez-vous du capitalisme international, au premier rang desquels le Forum économique mondial de Davos. Son livre s’ouvrait sur cette réflexion du Britannique Mark Malloch Brown, ancien vice-secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) : « Quand on déambule dans les soirées de Davos, on se rend compte qu’on y connaît plus de gens que lorsqu’on se promène dans les parcs de nos villes respectives (4). »

Du côté des grands patrons, le mythe du « créateur de richesse déraciné » présente un avantage direct : il justifie les revenus exorbitants de maîtres du monde dont l’errance au cœur de la jungle des marchés ne s’interromprait qu’à l’obtention du salaire le plus fort. « Si on n’accepte pas qu’il y ait des rémunérations élevées, avertissait la présidente du Mouvement des entreprises de France (Medef) Laurence Parisot, le 11 mars 2008 sur France Inter, on court le risque de faire partir les plus grands talents que nous avons dans notre pays. » Plus récemment, le premier ministre britannique David Cameron promettait de « dérouler le tapis rouge » aux contribuables français aisés qu’un relèvement à 75 % de la tranche marginale de l’impôt sur le revenu — promis par le candidat François Hollande — aurait conduits à s’exiler (5).

La notion d’élite mondialisée renvoie en général à la caste des cadres dirigeants de multinationales, censés avoir rompu les liens qui rattachent le commun des mortels aux contingences de la nationalité. Une analyse des top managers d’Allemagne révèle pourtant une situation plus contrastée. D’un côté, le conseil d’administration de la Deutsche Bank comprend pour la première fois de son histoire une majorité d’étrangers. Mais, de l’autre, un des principaux fleurons de l’industrie, le groupe Bosch, est dirigé par un Allemand qui a fait toute sa carrière au pays.

Observée à une échelle plus vaste, la « classe globale » paraît étonnamment allergique au cosmopolitisme. Aux Etats-Unis comme dans les grandes puissances économiques européennes et asiatiques, les entreprises les plus importantes sont presque toutes dirigées par des locaux. En moyenne, la proportion de dirigeants étrangers ne dépasse pas les 5 %. Elle chute même à 2 % si l’on écarte du tableau les hauts dirigeants appartenant au même espace linguistique (et souvent culturel) que leur pays d’accueil, comme les Suisses et les Autrichiens en Allemagne ou encore les Irlandais, les Australiens, les Canadiens et les Sud-Africains au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Même au sein des multinationales les plus influentes du monde, le gratin se recrute de préférence « chez soi ».

En Chine et en Italie, aucun étranger n’est parvenu à se hisser à la tête d’une grande entreprise. Le Japon et l’Espagne ne comptent qu’une exception, due à la fusion d’un groupe local avec un groupe étranger ou au rachat de l’un par l’autre. On relève en France deux multinationales dirigées par un étranger, cinq aux Etats-Unis, neuf en Allemagne et dix-huit au Royaume-Uni. Là encore, leur nombre se réduit comme peau de chagrin si l’on ne tient compte que des ressortissants de pays extérieurs à l’espace linguistique et culturel où ils opèrent : ils ne sont alors plus que deux aux Etats-Unis, quatre en Allemagne et six au Royaume-Uni. Sachant que les sociétés qu’ils dirigent sont presque toutes binationales, le scénario d’un grand métissage dont les élites économiques composeraient l’avant-garde ne correspond à aucune réalité.

Ne serait-ce qu’un conte de fées pour élèves d’écoles de commerce ou un épouvantail pour altermondialistes ? Pas tout à fait, si l’on considère l’engouement des décideurs pour les voyages à l’étranger. Même dans les pays les moins enclins au nomadisme, comme l’Espagne et les Etats-Unis, un top manager sur dix a déjà travaillé dans un autre pays que le sien. La proportion s’élève à un sur sept en Chine, à un sur cinq en France, au Royaume-Uni et en Italie, et même à un sur trois en Allemagne et au Japon. Un phénomène significatif, mais très minoritaire. Et le rajeunissement des élites n’apporte à cet égard aucune évolution notable : les jeunes cadres expatriés restent rarement en poste plus de deux ans, ce qui n’améliore pas leurs chances de se familiariser avec une autre culture. La génération montante serait d’ailleurs encore moins transnationale que ses aînés. La France enregistre ainsi une baisse de ses expatriations professionnelles : alors qu’un quart des présidents-directeurs généraux (PDG) chevronnés disposent d’une expérience à l’étranger, un dixième seulement de leurs cadets peuvent en dire autant.

Une ouverture très relative

L’enracinement national des cadres dirigeants s’explique aisément au vu de leurs curriculum vitae, qui témoignent de la persistance des schémas traditionnels. La fidélité à son entreprise demeure l’une des situations les plus courantes. Au Japon, neuf PDG sur dix ont effectué toute leur carrière dans la société qu’ils dirigent. En Allemagne, en Italie et en Espagne, près de la moitié des grands patrons sont arrivés au pouvoir après avoir gravi les échelons internes.

Si cette proportion tombe à 20 % en France et en Chine, c’est en raison d’un particularisme culturel qui veut que les membres de l’élite étrennent d’abord leurs diplômes dans la fonction publique — au gouvernement ou dans l’administration — avant d’obtenir un poste plus lucratif à la tête d’une entreprise. Une pratique connue aussi en Espagne, où un PDG sur quatre a suivi la voie du pantouflage, mais qui n’a cours nulle part ailleurs dans le monde industrialisé, ou alors dans des proportions négligeables (entre 0 et 6 %).

L’accès aux fonctions régaliennes de l’appareil économique dépend étroite-ment des structures locales de formation et de reproduction des élites, ainsi que du rôle joué par l’Etat. La France et le Royaume-Uni, par exemple, ont en commun d’accorder une place prééminente à quelques établissements réputés : l’Ecole nationale d’administration (ENA) et Polytechnique dans un cas ; Eton, Oxford et Cambridge dans l’autre. Ils se distinguent à cet égard de leurs voisins européens, comme l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, où ce type d’institutions fait défaut. Mais ils diffèrent aussi sur un point essentiel : alors qu’en France les transhumances du public vers le privé sont monnaie courante, elles restent quasiment inexistantes au Royaume-Uni.

Pareilles disparités dans les systèmes d’enseignement, de recrutement et de promotion individuelle constituent évidemment un obstacle majeur à l’internationalisation des élites (6). S’y ajoute le fait que les diplômes obtenus dans un pays perdent de leur lustre hors de ses frontières. Avoir été reçu à l’ENA ouvre plus facilement les portes en France qu’aux Etats-Unis, de même qu’un master à l’université de Todai impressionne davantage à Tokyo qu’à Paris. Cette dévalorisation n’épargne pas non plus Oxford ou Cambridge. Même les diplômes très convoités des grandes facultés américaines ne jouent qu’un rôle mineur dans les carrières en Europe et en Asie.

La piètre mobilité géographique des grands patrons se double d’une immobilité encore plus marquée à l’échelon inférieur. Le cas de l’Allemagne est très parlant. Parmi les quelque quatre cents présidents de conseils d’administration et de surveillance des deux cents plus importantes entreprises allemandes, on ne compte que vingt-neuf ressortissants étrangers, soit 7 % du total. Sans doute ne souffrent- ils pas trop du dépaysement puisque les deux tiers d’entre eux viennent d’Autriche, de Suisse, du Danemark ou des Pays-Bas. Si l’on descend d’un cran supplémen- taire dans la hiérarchie, on constate que les directoires des sociétés allemandes comptent seulement entre 1 et 6 % d’étrangers — dont une bonne moitié de Suisses et d’Autrichiens (7).

Le constat s’impose : la « classe globale » au sens où l’entendent ses théoriciens, une sorte d’aristocratie apatride et transhumante qui gouvernerait le monde entre deux avions, n’existe pas. Il n’y a guère que parmi les membres externes des conseils de surveillance, mobiles par définition, que s’est formé un réseau transnational digne de ce nom. Mais celui-ci n’a aucune incidence sur les PDG et les cadres dirigeants, qui demeurent solidement arrimés au territoire où siège leur entreprise et mènent leur carrière en fonction de stratégies dictées localement. L’impératif de mobilité et d’« ouverture au monde », si souvent brandi par les milieux patronaux, vaut pour leurs salariés, non pour eux-mêmes. Qui plus est, les réseaux tissés par les membres externes des conseils de surveillance relient presque exclusivement l’Europe anglo-saxonne et l’Amérique du Nord. Les pays d’Europe méridionale, le Japon et la Corée du Sud n’y occupent qu’une place insignifiante, tout comme la Chine, le Brésil, l’Inde ou la Russie.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le rééquilibrage de l’économie mondiale au profit des puissances émergentes et les bouleversements qui en résultent constituent une entrave supplémentaire à l’apparition d’une « classe globale ». Car les entrepreneurs de ces pays se préoccupent d’abord de consolider leurs positions sur leur propre territoire. Là encore, l’Etat joue un rôle crucial, inhérent à tout processus d’industrialisation : forger les élites nationales et créer les conditions favorables à leur prospérité. Le slogan « élites cosmopolites, peuple local (8) » a pour seule vertu de flatter les oreilles de l’homme d’affaires.

Cet article s’appuie sur une enquête empirique consacrée aux trajectoires professionnelles des hauts dirigeants d’entreprise (présidents de conseil d’administration, présidents-directeurs généraux [PDG], présidents, etc.) au sein des cinq principales puissances économiques européennes (Allemagne, Espagne, France, Italie et Royaume-Uni) et des trois pays non européens les plus riches (Chine, Etats-Unis et Japon) — un ensemble géographique qui regroupe les trois quarts des cinq cents plus grandes entreprises du monde. Les résultats quantitatifs sont présentés en détail dans « Internationalisation et spécificités nationales des élites économiques », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 190, Paris, décembre 2011.

Michael Hartmann

Sociologue à l’université de Darmstadt.

(1) Ralf Dahrendorf, «  Die Derivatisierung der Welt und ihre Folgen  », Leviathan, n° 37, Düsseldorf, 2009.

(2) Cf. Leslie Sklair, The Transnational Capitalist Class, Blackwell, Oxford, 2001, ou encore William K. Carroll, «  Transnationalists and national networkers in the global corporate elite  », Global Networks, vol. 9, n° 3, Malden, 2009.

(3) «  La surclasse  », Le Monde, 7 mars 1996. Le concept ne faisait que reprendre celui d’overclass développé, mais de manière critique, par l’Américain Michael Lind l’année précédente.

(4) David Rothkopf, Superclass : The Global Power Elite and the World They Are Making, Farrar, Straus et Giroux, New York, 2009.

(5) «  UK’s Cameron : Britain will “roll out red carpet” for French businesses if govt taxes them more  », The Washington Post, 19 juin 2012.

(6) Cf. The Sociology of Elites, Routledge, Londres, 2006, et Eliten und Macht in Europa : Ein internationaler Vergleich, Campus, Francfort, 2007.

(7) Markus Pohlmann, «  Globale ökonomische Eliten  ? Eine Globalisierungsthese auf dem Prüfstand der Empirie  », Kölner Zeitschrift für Soziologie und Sozial-psychologie, n° 61, Cologne, 2009.

(8) Manuel Castells, The Rise of the Network Society. The Information Age : Economy, Society, and Culture, Wiley-Blackwell, Cambridge, 2009 (1re éd. : 1996).

 

Collé à partir de <http://www.monde-diplomatique.fr/2012/08/HARTMANN/48060>