jeudi 1 novembre 2012

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Graphistes en colère : pourquoi ils ne veulent plus “fermer leur gueule”

Les graphistes français n'en peuvent plus du manque de considération à leur égard. Ils expriment ici les raisons de leur mécontentement.

Le 01/07/2013 à 13h02

Xavier de Jarcy

Tout est parti d’une affiche. Celle de la dernière Fête de la musique, pour laquelle des graphistes ont travaillé dans des conditions « inacceptables » et qui a finalement été confiée à une agence de communication. S’en est suivi un texte, signé par près de 1 600 personnes, dénonçant les conditions dans lesquelles se déroule la commande publique en France et, plus généralement, l’absence de considération du graphisme dans notre pays, alors que 35 à 50 000 professionnels pratiquent ce métier. Que se passe-t-il exactement ? Quatre graphistes expliquent pourquoi ils n’en peuvent plus.

Un manque de culture

« Il n’y a aucune culture graphique dans ce pays, estime Vincent Perrottet. On n’apprend jamais à décoder les signes et les images. Toutes celles qui sont posées dans l’espace public sont indécodables, incriticables, car non cultivées ». Les images graphiques, c’est une conjugaison de photographie, d’illustration, de typographie, d’imprimerie, d’occupation des espaces urbains.

Or, les responsables de communication sont rarement en mesure de passer des commandes intelligentes. De plus en plus, ceux qui avaient une formation artistique « sont remplacés par des personnes parlant stratégie, business, images sexy… », raconte un graphiste que nous appellerons Dr Pomme.

Une dégradation de la commande publique

Aujourd’hui, jugent de nombreux graphistes, seule la rentabilité entre en ligne de compte. « Il y a quatre ou cinq ans, raconte Pierre Bernard, le Louvre m’a contacté pour revoir son identité graphique. On s’est fâchés assez vite. Ils voulaient que je fasse des affiches à la con, en appliquant des méthodes marketing que je ne supportais pas. Or, pour moi, le Louvre devrait être à l’avant-garde de l’expression de masse. »

« Sur les affiches, on n'ose plus rien, ajoute le Dr Pomme. Au Théâtre d'Orléans, les images disparaissent au profit d'une typographie destinée à faire passer le message en gros. C'est de la déco. »

En France, jusqu’à maintenant,« seule la commande publique avait développé un rapport intelligent au graphisme, estime Pierre Bernard. Dans les pays anglo-saxons, même certaines entreprises privées y sont sensibles, mais dans notre pays, les responsables marketing en restent à la vision la plus grossière qui soit. Ils se moquent complètement de la dimension culturelle de ce travail ».

Un autre graphiste, que nous appellerons Brody, est plus nuancé : « Tout comme dans le public, certains responsables privés sont très intelligents dans leur demande. L’intelligence ou le manque de culture sont répartis de façon égale des deux côtés. »

Des conditions de travail indignes

S’il était rétribué normalement, le tarif moyen d’un atelier de création graphique serait de 70 à 75 euros de l’heure, soit 500 à 750 euros la journée, ce qui correspond grosso modo à celui d’un artisan indépendant. On en est loin.

« On nous propose parfois 500 euros pour une étude d’identité graphique qui va au minimum prendre dix jours, explique Vincent Perrottet. A des gens qui ont fait cinq années d’études minimum, complétées de formation post-diplômes et de stages à l’étranger, on demande de travailler quasiment pour rien, ou à des prix inférieurs au montant horaire payé en usine. »

 

Plus de deux cents graphistes ont signé une lettre de refus envoyée en cas d'appel d’offres incorrect. Brody donne un exemple : « Un grand musée décide de lancer une consultation pour réaliser un catalogue, dans le cadre d’un marché public. Il choisit ce projet comme un meuble dans un magasin, en contactant trente ateliers de graphisme et en leur demandant de faire une proposition, sans les rémunérer. Mais remplir le dossier administratif demande déjà une journée de travail, et la réponse à l’appel d’offres deux à quatre jours ! »

Or, rien n’oblige une institution à travailler ainsi : la consultation n’est pas obligatoire en dessous de 15 000 euros. Et en dessous de 90 000, le marché peut être conclu sur simple devis. Au lieu de faire travailler trente personnes pour rien, une pratique « à la limite de l’esclavagisme, alors que l’Etat et les collectivités devraient être exemplaires », Brody plaide pour un choix sur dossier suivi d’un dialogue. Mais cela demande un minimum de culture visuelle…

Le poids de la publicité

En Angleterre, aux Pays-Bas, en Suisse, voire en Allemagne, là où se sont développés des mouvements comme le Bauhaus, De Stijl, Ulm, le graphisme jouit d’un certain respect. Dans notre pays, il peut revendiquer une histoire ancienne et très riche, faite de fulgurances, mais il est marginalisé depuis trois générations. « La raison, c’est que la publicité a pris possession des médias de masse à partir de 1970, rappelle Pierre Bernard. La France est soumise à la domination de l’industrie publicitaire la plus puissante d’Europe. C’est le marketing qui décide, y compris dans la majorité des institutions. »

Or, toucher « à cette énorme industrie qu’est la publicité, dont on parle très rarement en terme de poids économique alors qu’il est colossal, c’est toucher à un mode de vie, à la question de la représentation de la société de consommation et des objets qu’on consomme, c’est reposer la question de tous les modes de production, et cela, ça gêne tout le monde », constate Vincent Perrottet.

Pas de lieu d’expression

La profession se bagarre depuis plusieurs années pour obtenir un lieu pérenne. A Chaumont, les premiers travaux du Centre international du graphisme doivent commencer fin 2013 pour une livraison en 2015. Il doit poser les fondation d’une culture graphique populaire, comme le fut un temps la galerie du Jeu de paume pour la photographie. « Mais on peut aussi se demander pourquoi, dans les collections du centre Pompidou, il n’y a aucune acquisition en graphisme », relève Vincent Perrottet…

Des interlocuteurs fantômes

« La situation ne peut plus durer, martèle Pierre Bernard. Il nous faut maintenant nous adresser au plus haut niveau. Convaincre que le design graphique est une donnée importante de la culture, et qu’il faut en défendre une vision progressiste. Pour l’instant, on ne nous a pas répondu. Seule la ville de Rennes, il y a trois semaines, nous a dit qu’elle allait porter un regard bienveillant sur notre affaire. Mais au niveau du ministère de la Culture, nous ne sommes pas encore compris. »

« Nos interlocuteurs, au ministère, sont des fantômes, ajoute Vincent Perrottet. Ils espèrent toujours que ça va se tasser, qu’on va fermer notre gueule, mais là, c’est devenu insupportable pour tout le monde. »

L'Alliance française des designers a envoyé, début mai, une lettre sur le sujet à Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture. Son président, François Caspar, attend un rendez-vous de principe dans les jours prochains.

« Nous avions fait adopter une charte des marchés publics en 2012, explique-t-il, mais avec la nouvelle équipe, paf ! Nous repartons de zéro. Il n'existe aucune vision du design dans les services. Ce qui est en contradiction avec les discours de la ministre sur l'importance de se doter d'une vision politique du design. »

 

Collé à partir de <http://www.telerama.fr/scenes/graphistes-en-colere-pourquoi-ils-ne-veulent-plus-fermer-leur-gueule,99666.php>