Richard Powers : "La science est une matière dramatique brûlante"

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 10.06.2013

 

Propos recueillis par Paul Benkimoun et Hervé Morin

 

 

L'écrivain américain Richard Powers, invité des récentes Assises internationales du roman à Lyon, explore depuis bientôt trente ans les liens intimes entre la science et la technologie et nos destins individuels et collectifs. Longtemps immergé dans un institut scientifique à l'université d'Urbana Champaign (Illinois), auteur d'une dizaine de romans, il a reçu le National Book Award en 2006 pour La Chambre aux échos (Le Cherche Midi, 2008).

 

D'où vient votre intérêt pour la science ?

Cet intérêt a été très précoce. Mon père l'a nourri. Une enseignante, quand j'avais 9 ou 10 ans, m'a donné des livres sur l'évolution. Ils n'étaient pas de mon âge mais je les lisais comme des romans d'aventure. Puis elle m'a offert un exemplaire du Voyage du Beagle, de Charles Darwin. Il ne s'agissait pas d'une histoire sur la science, mais d'un document de première main écrit par l'homme qui allait assembler le puzzle de l'évolution, alors même qu'il en réunissait les pièces. J'ai réalisé qu'il s'agissait d'un processus social. Que ce gars ne savait pas sur quoi il allait tomber, il accumulait toujours plus de preuves et faisait des spéculations aventureuses.

Mon père m'a alors donné un livre qui mettait en scène la controverse Darwin-Wallace, qui montrait comment Darwin s'était assis sur sa découverte pendant des années, jusqu'au moment où il avait reçu cette lettre de Wallace qui disait : "Je crois avoir découvert cette chose importante qui pourrait vous intéresser." Pourquoi Darwin avait-il attendu aussi longtemps ? Pourquoi voulait-il se hâter désormais ? Je devais avoir 10 ans, et pour moi, c'est devenu un drame humain de première main. Ce n'était pas abstrait, mais personnel.

Et, comme beaucoup d'enfants, j'étais fasciné par la nature, par un simple cocon qui du jour au lendemain laisse échapper un papillon exotique : c'étaient mes deux premières passions, les livres et la nature.

 

C'est ce qui vous a conduit à l'université de l'Illinois ?

Mon père avait une préférence pour les sciences dures, plus reproductibles. Je me suis orienté vers la physique. Le modèle standard en physique, si bordélique, excitait mon imagination. Puis j'ai eu une conversion : je me sentais un peu claustrophobe, coincé dans des pièces de plus en plus petites à mesure que je me spécialisais, lorsque j'ai rencontré un mentor en classe de littérature.

J'ai commencé à lire des romans très sérieusement, et cela ne m'a pas paru très différent de l'histoire d'un jeune homme qui espère faire une découverte inattendue, qui est effrayé de la façon dont elle pourrait être accueillie par le public, tout en étant poussé à avancer par des questions d'ego. C'est le meilleur roman que vous puissiez écrire. J'ai réalisé que la science était une matière brûlante.

Je ne parle pas de ce que les scientifiques écrivent pour asseoir leur crédibilité : ils doivent diminuer la composante personnelle et se concentrer sur la validité de leurs résultats. Ils veulent garder le drame hors champ. J'ai bien vu, quand j'ai participé à la rédaction d'articles scientifiques, qu'on ne raconte pas la vraie histoire...

 

Sauf en fin de carrière...

En effet. Jacques Monod et James Watson, par exemple, se sont réintroduits dans le récit de leurs découvertes, mais après avoir eu le prix Nobel. Face à cette dissonance cognitive, je me suis dit : ne serait-il pas formidable de remettre de l'humain dans tout ça ? Mais aussi d'associer la science et la technologie aux histoires humaines, domestiques, traditionnellement réservées à la littérature.

Je dois préciser un épisode. A l'université de l'Illinois à Urbana-Champaign, en 1975, il y avait un système informatique très en avance sur son temps, dénommé Plato : cours en ligne, courrier électronique, écran tactile, jeu en réseaux, dont je me gavais des week-ends entiers. Puis les premiers ordinateurs personnels se sont introduits dans nos vies, et j'ai compris que cela avait un effet sur nos cerveaux. J'ai réalisé que le téléphone créait une forme de schizophrénie : on parle à quelqu'un sans le voir. C'est comme entendre des voix ! prendre l'avion et se retrouver ailleurs en quelques instants, ce n'est pas "normal", et pourtant, mon cerveau s'en accomode.

Toutes ces prothèses ont transformé l'humanité depuis toujours. Dans l'histoire rationnelle de la technologie, nous perdons la meilleure part : la façon dont nous nous reprogrammons pour penser que nous avons toujours été ainsi. Donc on peut réintroduire des éléments dramatiques dans la science, mais on peut aussi injecter de la science et de la technologie dans les histoires humaines. J'ai soudain compris les romans de Jane Austen d'une tout autre manière, comme une réaction à la technologie qui dominait son temps.

 

C'est le coeur de votre travail ?

C'est exactement la même chose. Cela a commencé à m'insupporter que le roman, qui est supposé offrir le regard le plus intime sur ce qui fait de nous des humains, se limite à une part très petite de l'iceberg : deux corps assis dans un café.

C'est en lisant des gens comme le sociologue Bruno Latour que j'ai compris que les humains sont des corps, plus toutes leurs actions, et toute la technologie qu'ils emmènent dans leur sillage. C'est ce qui leur donne le luxe d'être ce qu'ils sont. Quand on lit la scène du fiacre de Mme Bovary, celui-ci fait vraiment partie de l'histoire. Ce n'est pas seulement une scène de sexe, mais la description d'une nouvelle forme de vie privée qui devient disponible, d'un nouveau mode de déplacement excitant à travers le temps et l'espace.

Mais, dès le départ, mes romans ont été reçus par une voix qui disait : "Ne nous parlez pas des machines, de neurologie, d'intelligence artificielle. Parlez-nous des gens." Pourquoi les gens sont-ils si réticent à faire entrer ces éléments dans la fiction, comme une partie de l'histoire ? Dès le départ, mes romans ont été reçu par une voix qui disait : " ne nous parlez pas de ces histoires, des machines, de neurologie, d'intelligence artificielle. Parlez-nous des gens. "

Pourquoi cette résistance au fait que les gens dépendent de ces technologies pour devenir ce qu'ils sont ? La résistance à la technologie est une très vieille histoire. Supposons que je vienne vers vous avec une nouvelle technologie qui va accroître de plusieurs ordres notre capacité à transmettre la connaissance, qui accélérera la façon de faire et de communiquer les découvertes. Cependant, elle pourrait détruire notre mémoire, déstabiliser nos institutions politiques, nous rendre cyniques, engendrer une sénescence sociale. En voudrez-vous ? La technologie en question, bien sûr, c'est l'écriture. Et Socrate était assez sceptique à son propos. Une vieille histoire...

 

La forme épistolaire des Liaisons dangereuses offrent un exemple d'une technologie au service d'une intrigue...

L'amour des nouvelles technologies est lui aussi très ancien. J'ai été persuadé que cela devait être au cœur de mes histoires. On ne peut simplement pas dire qui nous sommes en laissant ces aspects hors de la scène, sans les montrer, et pas seulement comme un décor. Ce sont précisément les agents par lesquels nos propres espoirs, nos peurs et nos désirs se réalisent. Nous ne les fabriquerions pas s'ils n'avaient ces pouvoirs psychiques pour nous. La raison pour laquelle nous faisons comme s'ils n'étaient pas là ? C'est précisément parce que nous en avons besoin.

 

Pourquoi cette résistance à la technologie, à la science ?

C'est un vestige du romantisme. Au XIXe siècle, l'idée dominante est : "Je suis le maître de mon destin, le capitaine de mon âme." Il y a une part de vérité, car le cerveau se ressent comme une âme. C'est poétique, mais aussi tragique, car c'est aussi un cerveau. Le roman romantique veut ignorer le cerveau et flatter l'âme.

J'ai été critiqué par des gens qui "trivialisent" ce que peut dire la science sur l'homme. Je suis aussi ému par les pinsons de Darwin que par Darwin lui-même. L'histoire humaine se déroule à des échelles supérieures à celle de la personne, mais aussi à des échelles inférieures. Pour moi, cela rend le mystère et le drame humains encore plus grands.

Raconter l'histoire d'une espèce qui commence à comprendre comment elle est faite, et à jouer avec sa propre construction, c'est encore plus flatteur pour l'humanité : regardez combien nous sommes déterminés, passionnés, pour avoir dévoilé tous ces processus, et regardez à quel point nous devrions être effrayés d'en être arrivés là. C'est une matière dramatique bien plus vaste qu'un mariage ou la relation entre père et fils, que je ne juge pas triviaux mais que je veux porter dans d'autres cadres, et connecter à des processus plus larges. Pour avoir plus de façons de comprendre notre état.

 

Avez-vous noté des réactions de scientifiques qui pourraient s'être reconnus dans vos romans ?

On m'a un jour fait cadeau d'un exemplaire de mon livre "La Chambre aux Echos", avec cette dédicace : "Pour Richard Powers, de la part d'un admirateur et possiblement d'un sujet", signé Oliver Sachs (rires). Je pense que les meilleurs praticiens de la science savent exactement ce que je fais. Ils savent que la science est bordélique, et dramatique, et humaine, et que c'est le théâtre de récits qui s'entrechoquent. Je ne perçois pas d'hostilité de leur part.

 

Comment en êtes-vous venu à travailler au milieu des chercheurs à l'université d'Urbana Champaign ?

Le responsable du département d'anglais m'a proposé un bureau dans le Beckman Institute, dédié à des disciplines scientifiques trop neuves pour trouver une place ailleurs. C'est pour cela que je suis resté : j'y ai écrit un livre sur des réseaux neuronaux – "Galatea 2.2" [non traduit]. Et bien d'autres livres après celui-là : il suffisait d'aller dans le hall et d'écouter les gens parler.

 

Comment vos collègues scientifiques réagissent-ils à vos romans ?

Avec un certain amusement, de l'intérêt et un peu de fierté. Ce fossé selon lequel vous devez être intéressé ou par les faits, ou par les gens, est en train de se combler. Les scientifiques réalisent aussi que, bien qu'ils aient réussi au-delà de leurs rêves les plus fous dans la compréhension des choses, ils ont échoué de façon colossale à transmettre la signification de ces découvertes au grand public. Il y a quelques jours, je roulais sur l'autoroute aux Etats-Unis, dans l'Indiana. Sur le bord, il y avait un énorme panneau au bord de la route : "L'évolution est la religion de Satan"...

Quand les climatologues entendent des politiciens dire que le réchauffement n'est pas réel, ils comprennent qu'ils ont échoué. Et c'est en partie parce que les scientifiques ont enlevé l'humain de la science. Si, au lieu d'enseigner des faits empiriques indiscutables, ils avaient éduqué le public sur l'aspect social de la science, sur le fait qu'elle est aussi une histoire humaine, ils ne se le seraient pas aliéné à ce point.

 

Considérez-vous que l'acte de lire puisse changer les choses ?

Oui. Tout dépend des lecteurs, lorsqu'ils atteignent une masse critique, et modifient leur comportement individuel : cela peut devenir un agent social très puissant. Voilà où je voulais en venir : tout le monde comprend une histoire. Prenons la meilleure part de la littérature romantique, sa capacité à s'introduire dans votre poitrine pour saisir votre coeur, vous tordre l'estomac. Il faut s'emparer de tous ces procédés pour transformer le débat non en une argumentation intellectuelle, mais une argumentation viscérale, au service du récit de ce qui se passe réellement. Ce n'est pas une approche cognitive, mais une reconnaissance émotionnelle. Tant que nous ne les aurons pas réunies, nous n'aurons pas la maîtrise de notre condition humaine.

 

Collé à partir de <https://m.facebook.com/notes/alain-henri-gangneux-bourgoin/richard-powers-confirme-que-les-d%C3%A9couvertes-scientifiques-ne-tombent-pas-du-ciel/10151411787771447>