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LAURENT CORVAISIER

Le « wokisme », déconstruction d’une obsession française

Par Nicolas Truong Publié le 23 juin 2023

 

La querelle déchire les intellectuels et résonne dans la sphère médiatique. Autour du militantisme progressiste et des nouvelles approches en sciences sociales se cristallisent des oppositions idéologiques. Au-delà du clivage droite-gauche, elles révèlent des fractures françaises.

C’est une déferlante continue, une charge virulente, une complainte stridente au refrain entendu. Pas une semaine ne s’écoule sans une offensive médiatique contre le « wokisme » et la « déconstruction », qui menaceraient notre civilisation. Pas une joute entre intellectuels qui ne soit présentée comme un épisode de la nouvelle « guerre culturelle » entre les gardiens crispés de la tradition et les militants égarés de l’émancipation. Pas un clivage politique qui ne soit traversé par ces fractures idéologiques. A tel point que le wokisme permet à une certaine gauche de se retrouver avec la droite dans une commune détestation.

Le mot a pris le relais du « politiquement correct » et de l’« islamogauchisme », du « communautarisme » et du « néoféminisme ». Il désigne à la fois l’écriture inclusive, les déboulonnages de statues, des protestations justifiées et des dénonciations abusives. Cette expression fourre-tout accommode des ingrédients divers, englobe des approches portées par les sciences sociales contemporaines (comme les études de genre), certains outils des savoirs critiques (comme l’« intersectionnalité », qui met au jour le croisement des différentes formes de domination de sexe, de classe ou de « race »), des courants de pensée (notamment décoloniaux) et des mouvements sociaux (à l’image de #metoo) ainsi discrédités.

 

Le wokisme rapproche des camps en apparence éloignés. Au point de désorienter les participants les plus aguerris au jeu du « qui a dit ? ». Qui a déclaré que le wokisme était un « virus » auquel il fallait trouver le « vaccin » ? Non seulement le premier ministre hongrois, Viktor Orban, lors d’un forum ultraconservateur à Budapest, le « sommet de la démographie », le 23 septembre 2021, mais également Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale, en ouverture d’un colloque organisé à la Sorbonne, les 7 et 8 janvier 2022, par l’Observatoire du décolonialisme et le Collège de philosophie et intitulé « Après la déconstruction. Reconstruire les sciences et la culture ». Une métaphore qui visait plus précisément la French Theory, cette pensée française des années 1960 et 1970, influente sur les campus américains et qui, par un effet de boomerang, reviendrait en France sous la forme de « théories déconstructivistes » devenues « si attractives pour la jeunesse », disait l’ancien ministre.

Qui considère le wokisme comme une forme de stalinisme ? Vladimir Poutine, le président de la Fédération de Russie, selon qui il est « pire que le département d’agitation et de propagande du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique ». Mais également une sociologue française, Nathalie Heinich, pour qui « l’analogie avec le totalitarisme, et particulièrement le totalitarisme soviétique, est parfaitement légitime pour peu qu’on étende la notion de totalitarisme au-delà du strict exercice d’un pouvoir institué » (Le wokisme serait-il un totalitarisme ?, Albin Michel, 198 pages, 19,60 euros).

Une aversion commune n’induit pas forcément une proximité politique. « C’est choquant, bien sûr, d’avoir les mêmes adversaires que Trump, Poutine ou Bardella, reconnaît le philosophe Jean-François Braunstein, auteur de La Religion woke (Grasset, 2022), mais le combat reste important et il ne faut pas laisser l’extrême droite dicter l’agenda. » Au moins peut-on relever l’arc de cercle international de la critique, une partie de sa grammaire, le registre clinique et politique, sanitaire et antitotalitaire du vocabulaire. A tel point que la dénonciation de ce mal qui se ferait au nom du bien mériterait d’être inscrite au catalogue flaubertien des idées reçues, « Wokisme : tonner contre ».

 

Un ennemi non déclaré

L’usage de la rhétorique antitotalitaire n’est pas qu’un instrument tactique. Comme l’avait déjà souligné le philosophe Jacques Rancière dans La Haine de la démocratie (La Fabrique, 2005), une partie de l’intelligentsia conservatrice, notamment composée d’anciens marxistes, a transmué ses anciennes attaques contre le capitalisme en diatribes sur les dérives de l’« individualisme démocratique » et les « passions égalitaires » qui, depuis la Révolution française, sont, dit-il, « un topos de la pensée contre-révolutionnaire ».

La virulence contre le wokisme est telle qu’elle ressemble à une panique devant le fantôme du communisme dont on pourrait pasticher le manifeste. Un spectre hante l’Occident : celui du wokisme. De nombreuses puissances semblent converger pour le traquer : Vladimir Poutine et Donald Trump, le patriarche Kirill de Moscou et Viktor Orban, des républicanistes français et des militants bolsonariens. La différence avec le communisme, c’est qu’aucun intellectuel ne se déclare wokiste. La querelle du wokisme est, en effet, une guerre sans adversaire. Une guerre ouverte contre un ennemi non déclaré.

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« Le wokisme n’existe pas, si ce n’est comme catégorie polémique », estime l’écrivain et essayiste Philippe Forest, qui reprend, malgré tout, le terme « par commodité », dit-il, dans Déconstruire, reconstruire. La querelle du woke (Gallimard, 240 p., 20 euros). C’est « une arme de disqualification massive », ajoute le spécialiste de la rhétorique Clément Viktorovitch. Il n’existe pas de « mouvement wokiste », prolonge le philosophe Denis Kambouchner, seulement un « mouvement woke », qui est « l’expression d’une vive sensibilité à tout ce qui est interprété comme action ou système de discrimination ou de domination en relation avec les différences de race et de sexe ou de genre ».

Comme le rappelle l’étymologie, « woke » dérive de l’expression « awake », que l’on peut traduire par « éveillé », terme issu d’une forme d’anglais vernaculaire parlé par des Noirs aux Etats-Unis et employé dès la fin de l’esclavage afin de décrire la prégnance du racisme et de la ségrégation dans la société américaine. Revenue sur le devant de la scène lors de l’éclosion du mouvement Black Lives Matter (« les vies noires comptent »), apparu en 2013 pour protester contre le « racisme systémique » envers des citoyens afro-américains, dont certains furent tués par la police, cette invitation à faire attention aux discriminations s’est transformée en alerte, voire en injonction, à mesure que croissait la répression. « Stay woke ! », clame une jeunesse réfractaire aux actes et discours racistes, mais aussi sexistes et écocides. Le woke est ainsi un citoyen conscientisé et vigilant.

 

La droite et l’extrême droite aux avant-postes

Mais, peu à peu, l’expression est devenue un stigmate largement utilisé par la droite. Un retournement s’est opéré, notamment par l’usage d’une rhétorique de l’inversion : l’affirmation selon laquelle « les minorités sont majoritaires » a accrédité l’antienne qui prétend qu’« on ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien faire ».

Les déboulonnages de statues, comme celle du marchand d’esclave Edward Colson à Bristol (Royaume-Uni), ou celle, à Anvers, de l’ancien roi de Belgique Léopold II, dont la colonisation du Congo fit dix millions de morts, le remplacement de certains mots (« nègre »), le changement de passages ou de titres d’ouvrages classiques de la littérature jugés offensants et des prises de parole d’intervenants contestées dans certaines universités par des étudiants et militants antiracistes ou LGBT ont focalisé le débat sur la cancel culture, que l’on peut traduire par « culture de l’annulation ».

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Cette manière de « réparer des injustices flagrantes a posteriori obsède beaucoup les Français », comme le dit l’actrice américaine Jodie Foster, dans une interview à Télérama (6 juillet 2021), soucieuse de les avertir que ces termes disqualifiants proviennent du « pire conservatisme ». Et d’une « droite de la droite » qui ne s’est pas offusquée du démontage des statues de Staline et de Lénine dans les anciens pays soviétiques après la chute du mur de Berlin, précisément parce que leur maintien aurait été une offense insupportable faite aux victimes du système totalitaire.

« C’est ainsi que s’impose le wokisme, lequel suggère l’existence d’un mouvement politique homogène chargé de propager l’idéologie woke, explique le politologue Alain Policar dans la revue Raison présente (n° 221, 2022). On est ainsi passé d’un adjectif (woke) à un substantif (wokisme) que, notons-le, les Anglo-Saxons n’utilisent pas. Il est d’ailleurs assez cocasse que la dénonciation, récurrente en France, de l’américanisation du débat s’accommode de l’importation (fautive) de mots américains », poursuit-il.

En France comme aux Etats-Unis, ce sont les partis de droite et d’extrême droite qui sont aux avant-postes de la croisade antiwoke. En France, le président du parti Les Républicains, Eric Ciotti, assure que « le wokisme est la nouvelle terreur du siècle », tandis que le Rassemblement national est à l’initiative d’une « association parlementaire transpartisane » sur le wokisme afin de combattre cette « doctrine de déconstruction de notre civilisation ».

Aux Etats-Unis, Ron DeSantis, gouverneur de Floride et candidat à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle de 2024, veut faire de son Etat un endroit où « le woke se rend pour mourir », alors que l’ancien président Donald Trump, également candidat à la Maison Blanche, lâche sans ambages que « tout ce qui est woke se transforme en merde ».

Sur le plan médiatique, le commentariat, ce commentaire ininterrompu à caractère polémique, particulièrement présent sur des chaînes d’infos, sur les réseaux sociaux et dans certains journaux, tourne en boucle dès qu’un fait « diversitaire », comme disent les antiwokistes, dans un vocable destiné à dévaloriser les questions liées à la diversité, éclate dans l’actualité ou lorsqu’un historien de la « condition noire », comme Pap Ndiaye, devient ministre de l’éducation nationale.

 

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Social versus sociétal

Sur le plan éditorial, enfin, l’antiwokisme est devenu un genre à part entière à la manière de ces pamphlétaires en colère qui déplorent à chaque rentrée comment l’école a désappris à apprendre et n’enseigne plus les humanités.

Ancien ministre de l’éducation nationale (2002-2004), Luc Ferry le reconnaît dans sa contribution à l’ouvrage collectif publié sous la direction d’Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador et Pierre-Henri Tavoillot (Après la déconstruction. L’université au défi des idéologies, Odile Jacob, 2022) : « S’agissant de l’hégémonie culturelle, c’est bien à mon sens à droite qu’elle se trouve aujourd’hui. » Estimant qu’il est « difficile d’imaginer » les intellectuels Régis Debray, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner ou encore Jacques Julliard « soutenir avec enthousiasme » les candidats de gauche comme Jean-Luc Mélenchon, Christiane Taubira, mais aussi Yannick Jadot ou Anne Hidalgo, le philosophe considère que « ce n’est pas tout à fait à tort que ces écrivains sont régulièrement accusés par les représentants de la gauche officielle d’être passés à droite ».

Sans doute est-ce pour cette raison que la sociologue Nathalie Heinich souhaite promouvoir aujourd’hui un « antiwokisme de gauche » qui, écrit-elle, s’attache à défendre « ces valeurs républicaines fondamentales que sont l’universalisme, la rationalité, la liberté et la laïcité ». Une sensibilité que l’ancien premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve (2016-2017), soucieux que sa famille politique rompe « nettement » avec « la ligne de la cancel culture, du wokisme, de la complaisance à l’égard du communautarisme qui gangrènent certaines mouvances », voudrait incarner.

« “L’antiwokisme de gauche”, ça n’existe pas – pas plus que “l’anti-immigrationnisme de gauche”, ou “l’anti-droit-de-l’hommisme de gauche”, réplique le sociologue Eric Fassin. Parler la langue de la droite, ça ne peut pas donner un discours de gauche. »

Pourtant, la critique du wokisme se fait parfois au nom d’un républicanisme de progrès opposé à une « gauche américanisée » qui aurait abandonné le social au profit du sociétal, et porté son attention sur les minorités plutôt que vers les « Blancs » déclassés. Mais « cette distinction est un non-sens, poursuit Eric Fassin. Les minorités raciales, surreprésentées dans les classes populaires, sont davantage exposées au chômage et condamnées aux bas salaires en partie du fait des discriminations qu’elles subissent ». Pour le spécialiste des études de genre, professeur à Paris-VIII, « cette rhétorique qui fausse la réalité sociale est dangereuse : elle suggère, en effet, que les classes populaires, ou le “peuple”, ce seraient les hommes blancs. Or, c’est la vision du Rassemblement national ».

 

La polarisation des positions conduit certains intellectuels à vouloir sortir de ce face-à-face jugé stérile et parfois violent. Et à repérer des traits communs dans les deux « camps ».

Ainsi, « sans vouloir renvoyer dos à dos les progressistes et les conservateurs », Alain Deneault, qui enseigne la philosophie à l’université de Moncton, au Canada, critique aussi bien « la gauche cannibale » que « la droite vandale », à savoir le progressisme proactif et le conservatisme agressif qui caractériseraient ces deux « identitarismes » (Mœurs, Lux, 2022). L’un qui inscrit le sujet dans une communauté discriminée, l’autre qui l’enferme dans une identité blanche et enracinée.

Egalement critique de ces « identitarismes jumeaux », Philippe Forest explique que les « avocats et adversaires du wokisme partagent un même mot d’ordre. Il faut, affirment-ils tous, “reconstruire” après avoir “déconstruit” ». Reconstruire un monde arc-en-ciel débarrassé des discriminations systémiques et privilèges inconscients pour les uns, reconstruire la communauté nationale, reconstituer la patrie disloquée et restaurer la culture classique pour les autres. Car la polémique s’est focalisée sur la notion de « déconstruction ».

 

« Pauvre déconstruction ! »

C’est pourquoi la querelle du wokisme est aussi une histoire française. En effet, la « déconstruction » est une méthode utilisée par le philosophe français Jacques Derrida (1930-2004) pour interroger les fondements des concepts métaphysiques, contester notamment l’autorité de la parole sur l’écriture et révéler le « phallogocentrisme » dominant dans la philosophie occidentale.

Le mot « déconstruction » traduit le terme polysémique « Abbau », que le philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976) employait justement comme alternative au terme « Destruktion ». Un mot qui, dans sa pensée, ne signifiait pas une « démolition » de la métaphysique, même si Heidegger savait, comme disait Nietzsche, ce que voulait dire « philosopher à coups de marteau ». Et qui ne témoignait pas d’une volonté d’annihiler le passé, mais, au contraire, d’« une intention positive », celle de « rendre à la tradition sclérosée sa fraîcheur et [de] décaper le revêtement qu’elle a accumulé avec le temps ».

Ainsi, selon Jacques Derrida, l’un des grands lecteurs français de Heidegger, la déconstruction désigne la manière d’« analyser les structures sédimentées qui forment l’élément discursif dans lequel nous pensons ».

 

Dans la polémique actuelle, la déconstruction est plus prosaïquement synonyme de destitution (de la France) et d’abolition (de la culture). Après l’âge de la critique, celle des Lumières qui contestent le dogme par l’usage de la raison, après l’ère du soupçon marquée par les œuvres de Nietzsche, Freud et Marx qui mettent au jour la généalogie masquée de nos idées, l’inconscient de nos actions et la détermination économique de nos rapports sociaux, le « déconstructionnisme » constituerait, selon le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, le « troisième âge de la déconstruction ». Une façon contemporaine de faire vivre l’esprit critique ? Non, une « critique de l’esprit » et même une « idéologie mortifère » qui invite à « décoloniser les têtes ou à les couper », dit-il.

« Pauvre déconstruction ! », réplique Denis Kambouchner, intervenant du colloque international intitulé « Qui a peur de la déconstruction ? », qui s’est tenu du 19 au 21 janvier, à l’Ecole normale supérieure et à l’université Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Isabelle Alfandary, d’Anne-Emmanuelle Berger et de Jacob Rogozinski, en réponse à celui ouvert par Jean-Michel Blanquer, « Après la déconstruction », un an et demi auparavant.

« Les orateurs du colloque de 2022 eux-mêmes admettent que le mot a été mis à toutes les sauces, “de Heidegger à Sandrine Rousseau”, dit le linguiste Jean Szlamowicz, en passant par les campus américains !, s’exclame Denis Kambouchner. Les contributions audit colloque regorgent d’amalgames ; elles érigent même l’amalgame en système, avec peut-être la palme pour celui-ci, lancé par l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler : “Le déconstructionnisme woke issu de la French Theory convient très bien au projet hégémonique suprémaciste de société islamique du frérisme international.” »

 

Pensée anti-68

C’est pourquoi l’enjeu ne porte pas sur la postérité de Jacques Derrida, même si, ironise Philippe Forest, « lire Derrida est en train de devenir aussi compromettant que de déclamer de la poésie allemande pendant la guerre ».

Le problème n’est pas philosophique, mais idéologique. En dépit des préventions scientifiques, la déconstruction est souvent considérée par ses détracteurs comme une destruction des savoirs, des usages et des mœurs qui fondent notre civilisation. « Tout se passe comme il y a trente ans avec la polémique lancée aux Etats-Unis contre le supposé politiquement correct”, résume Eric Fassin. Au début des années 1990, les conservateurs s’en prenaient au maccarthysme de gauche”, et des libéraux, au nom de la liberté, rejoignaient cette campagne contre les mouvements minoritaires. Aujourd’hui, la réaction bégaie. Et les mots de la polémique n’ont pas besoin d’avoir un sens : c’est un ramassis de tout ce que la droite n’aime pas, du féminisme à l’écologie, des minorités sexuelles et raciales aux “bobos” qui mangent du tofu, des importations américaines à la French Theory. »

« La critique du mouvement woke dépasse le clivage droite-gauche, rétorque Jean-François Braunstein, elle oppose notamment les scientifiques et les héritiers des Lumières à ceux qui veulent effacer la frontière entre le réel et le virtuel, comme chez les militants trans qui estiment que la conscience est totalement indépendante du corps et que le sexe est au “choix”. »

 

Derrière la déconstruction, il y a la French Theory. Derrière la French Theory, il y a la « pensée 68 ». Dans leur essai qui fit grand bruit, La Pensée 68 (Gallimard, 1988), les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut brocardaient « l’antihumanisme » des penseurs phares des années 1960, comme Foucault, Derrida, Lacan, Deleuze, Bourdieu ou Althusser.

Luc Ferry accentue aujourd’hui sa dénonciation d’un « déconstructionnisme » qui aurait nourri le wokisme et conduit à la « haine de l’universalisme » au nom du « différentialisme antirépublicain ». Alain Renaut, de son côté, a, en partie, retrouvé la pensée de Derrida dans Un humanisme de la diversité (Flammarion, 2009), son essai sur la « décolonisation des identités ».

La « pensée anti-68 », comme le dit l’historien des idées Serge Audier, s’est radicalisée. Et vise les événements de mai 1968 eux-mêmes. A tel point qu’un candidat élu à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy, se demanda, en 2007, si « l’héritage de Mai-68 » ne devait pas être tout simplement « liquidé ». Et qu’Eric Zemmour affirma, en 2018, que Mai-68 précipita « la grande désintégation des sociétés occidentales ». Passons sur le fait que les intellectuels des années 1960 qui incarneront la future French Theory n’ont sans doute pas autant inspiré les insurgés que les membres de l’Internationale situationniste représentée par exemple par Guy Debord et Raoul Vaneigem.

 

Envies et conflits

Cette focalisation sur la French Theory aurait néanmoins occulté tout un autre pan de la pensée. Notamment cette « école française » saluée par la philosophe Blandine Kriegel – elle-même ancienne assistante de Michel Foucault –, dont les penseurs libéraux Raymond Aron et François Furet ou bien les analystes de l’idée républicaine Mona Ozouf et Elisabeth Badinter sont d’éminents représentants. « Non, toute notre génération n’est pas morte en trente ans ! », s’exclame Blandine Kriegel, qui « espère qu’on n’attendra pas notre disparition pour nous rendre un peu justice » (L’Ecole française n’est pas la French Theory, Le Cerf, 2022).

La question de la reconnaissance n’est pas à négliger dans cette querelle française. La postérité de la French Theory attise d’une part des envies : ce sont notamment les anciens élèves de Louis Althusser (1918-1990), comme Etienne Balibar ou Jacques Rancière, qui, malgré les divergences avec leur ancien maître, sont invités et étudiés dans les universités du monde entier ; ce sont aussi les questions de genre, de racisme et d’approche postcoloniale qui attirent une partie des étudiants. D’autre part, elle suscite des conflits de générations, car ces studies sont souvent portées par de jeunes chercheurs qui bousculent les schèmes de pensée, les habitudes et les habitus des universitaires plus âgés et expérimentés.

 

La polarisation sur la French Theory a, en outre, masqué l’intempestivité de quelques philosophes très éloignés de celle-ci. Des iconoclastes, comme Claude Lefort (1924-2010), penseur de l’« invention démocratique », ou Cornelius Castoriadis (1922-1997), théoricien de l’autonomie prônant une démocratie radicale à « l’ère du conformisme généralisé ». Sans oublier Annie Le Brun, qui dénonce la « haine de la pensée » du néopopulisme droitier s’acharnant contre la « pensée 68 », mais critique également ces « déconstructeurs » qui, dit-elle, finissent par « servir la domination qu’ils prétendaient combattre ».

 

« Dans le sens du vent »

Une idéologie, une religion, un totalitarisme. Et même une ruse de la raison du capitalisme. Cela fait beaucoup pour le wokisme, dont aucun intellectuel français ne se revendique.

D’autant que, écrit Jean-François Braunstein, les philosophes de la French Theory « sont des penseurs qui s’efforcent de troubler, voire d’effacer, les notions d’identité et de sujet », des intellectuels capables de manier « une pensée ironique et interrogative » qui tranche, selon lui, avec « la bonne conscience satisfaite » des militants woke. D’ailleurs les manifestations les plus problématiques et outrancières des nouveaux militants de l’émancipation font l’objet de critiques même de la part des lecteurs de la French Theory. Ainsi Denis Kambouchner perçoit-il le développement d’« une hypersensibilité de nature à rendre impossible toute communication sereine entre personnes diversement catégorisées » et estime que « les antiwoke n’ont pas tort de parler à cet égard d’un néopuritanisme, dont les racines dans les pays concernés sont évidemment très anciennes ».

Philippe Forest, lui, condamne cette « nouvelle forme de censure », ou plutôt cette « atmosphère d’intimidation moralisatrice » notamment marquée par des conférences ou des cours contestés, des pièces de théâtre empêchées, des romans retouchés, comme Charlie et la chocolaterie, de Roald Dahl, et surtout « certaines injonctions des institutions qui vont dans le sens du vent ». Il reconnaît cependant qu’il n’en a, « à titre personnel, jamais fait les frais, ce qui relativise un peu ce que l’on affirme concernant l’ampleur supposée du phénomène en France ».

D’autant que les antiwokistes seraient surpris de constater que les auteurs classiques, et notamment humanistes, sur lesquels s’appuie leur riposte au wokisme et à la French Theory étaient souvent des « déconstructeurs ». A l’image de Montaigne, dont le livre Essais est à la fois empreint de scepticisme et de relativisme, relève Philippe Forest. Oui, affirme-t-il, « l’humanisme est un déconstructionnisme ». Révélatrice des fractures françaises, la querelle sur le wokisme est ainsi faite que même ceux qui ambitionnent de la dépasser ne peuvent s’empêcher de la relancer.

 

Nicolas Truong